Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Texte de Jean-Michel Rabeux : A propos de l'intermittence
Le metteur en scène Jean-Michel Rabeux revient sur l'attitude du Medef envers les intermittents. Ce qui a présidé au protocole? La haine.
Je n'ai pas lu en détail ce sinistre "protocole d'accord", comme ils disent tous. C'est à mourir d'ennui, je n'y comprends rien, je n'y ai jamais rien compris.
Donc, je ne sais pas, moi, techniquement, si cet accord est vraiment inique, mais je le sais, on va dire, génétiquement. Je ne comprends rien mais je comprends très bien, parce que si je ne fais pas confiance totalement aux divers syndicalistes, je fais tout à fait confiance aux sentiments du MEDEF à notre égard.
La haine y préside. Ils nous haïssent. Ils ont raison. Ils voudraient que nous n'existions pas, que nous n'ayions jamais existé. Ils ont raison.
Nous leur sommes insupportables, obscènes. Ils nous veulent hors des scènes – les scènes ne leur sont-elles pas réservées ? – Ils nous veulent sans plus de langage audible – leur langue de bois en plastique ne doit-elle pas être la seule entendable ? –
Ils nous veulent sans plus de langue du tout.
De notre culture ils sont incultes, fièrement. Je les connais, je suis né dedans. De notre art, de nos arts, ils sont immédiatement violentés comme d'une prise de liberté, pire, comme d'une faute de goût.
S'ils ne veulent pas que nous parlions, c'est parce que nos mots leur sont une énigme, du chinois, du latin, de l'hébreu, comme on dit, oui, oui, des langues quoi, autres, autres que la leur. Forcément ils ne les comprennent pas, forcément ils nous haïssent de les comprendre, de jouer avec. Ils ne comprennent pas, mais ils comprennent très bien.
Tous les torts, nous avons tous les torts :
- Nous sommes des intellectuels, un peu, quand même, c'est déjà dur à avaler. Mais enfin on s'accommode, il y a des petits arrangements, des passerelles possibles.
- Nous sommes des histrions, légèrement putains sur les bords ; ça tache un peu leurs tapis, mais enfin on s'accommode. On est rigolo, on passe à la télé, parfois même on est riche.
- Nous sommes des artistes.
- Des quoi ?
- Des artistes, des poètes, des cinglés.
- Ah oui ! Des rêveurs qui veulent refaire le monde avec des fleurs dedans. Hi ! Hi ! Hi !
- Non, non ! Des artistes. Avec les dents rougies de chairs humaines.
- Pardon. Je n'ai pas très bien entendu là.
- De chairs humaines, de scatologies, de divinités, de tueurs, de fauves, de transsexuels avec pensée, d'aveugles qui voient, à travers vos corps, qu'il n'y a pas d'âme, que des sous, des pouvoirs et de la certitude.
Ils veulent donc que nous mourions, les hommes d'argent et de pouvoir. C'est une très vieille histoire entre eux et nous. A Rome, l'antique – le théâtre était hors la ville et provisoire – détruit. Parce que le théâtre fomente du danger contre le politique. Il est un dangereux rival, intenable, imprévisible et fascinant aux yeux du peuple, aussi l'acteur était-il décrété infâme, oui, oui, infâme, pire qu'un esclave. Et puis plus tard excommunié. On connaît.
Notre époque est hypocrite. Les pouvoirs affirment l'opposé de ce qu'ils font. A peu près en tout. Nous ne sommes plus excommuniés, nous sommes intermittents, à éclipses. C'est encore trop, ils veulent que nous cessions d'émettre, que nous soyions des morts permanents.
Je ne sais pas ce qu'il en est techniquement de ce projet, mais je le sais, j'en suis sûr, parce que je les connais de l'intérieur, je sais qu'eux ils savent. C'est leur métier la rapacité, et c'est devenu leur métier de la nommer modernité. Autrefois ils la nommaient religion ou patrie.
Je sais que forcément ils vont taper sur les petits, c'est un instinct, je sais que forcément ils vont conforter les confortables, ne pas toucher aux grands groupes, aux poids lourds. Non, non, les poids plumes ils cognent dessus, l'alternative, ils cognent. Evidemment ce sont les moins argentés d'entre nous qui vont couler, y compris les compagnies, et avec elles, le risque, l'invention, le non-conforme. L'art quoi ! J'entends beaucoup parler de culture. Je parle d'art, comme brûlure. Et ça, ils n'aiment pas, les patrons, les questions aux lèvres brûlantes. C'est épidermique, ça leur hérisse le poil. C'est mal élevé de lever les gibiers des douleurs, même en riant. Quelles qu'elles soient les douleurs font désordre.
Eux ils aiment l'ordre en tout, nous nous sommes des morceaux de chaos, ils aiment la norme, la journée, le lisse, et nous sommes " off limits ", nocturnes et très râpeux. Ils ont quatre enfants, une maison à l'île d'Yeu avec des vieux vélos, une entreprise à Nantes, des bureaux rue de l'Alma, ils portent des Dock Side, des shorts longs et ne portent plus de Lacoste depuis que les banlieues les leur ont piqués, ils " font de la voile ", et ça vous dégoûte de prendre la mer, ils parlent aux commerçants, à tout autre qu'à leur clan d'ailleurs, comme ils parlent à leurs employés ou aux profs de leurs gosses, de haut, du très haut de ce qu'ils croient être leur caste et qui n'est que leur fric. Ils ne pensent, ce qui s'appelle pensée, qu'à une chose : rien.
Ils ont bien raison de vouloir nous supprimer, parce que moi aussi je voudrais bien les supprimer. S'ils ne m'aiment pas je ne les aime pas non plus. Je les supprime déjà d'ailleurs. Tout ce que j'invente va contre eux. C'est pas exprès. C'est comme une boussole : l'aiguille prend la fuite.
Pour résumer : rien n'est pire qu'un patron sauf un groupe de patrons organisé. Si le MEDEF dit oui il faut dire non. On est sûr d'être sur le bon chemin, le chemin de traverse.
Jean-Michel RABEUX,
Publié le 2003-10-17
Source Texte : La Rose Des Vents (http://www.larosedesvents-scenenationale.com)
Genre : texte d'artiste
Thème(s) : théâtre, politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : intermittence, haine, Medef, subversif,
Artiste(s) : Jean-Michel RABEUX (metteur en scène), Jean-Michel RABEUX (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : La Rose Des Vents - http://www.larosedesvents-scenenationale.com
A voir :